Folio

BOBIN Christian – Une petite robe de fête

Réf: rf-f2466
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Description
Avis

Extrait 1

   Le manuscrit est défraichi. Il y a une date à la dernière page. Cinq ans. Il a été écrit il y a cinq ans. Il vous arrive par la poste. Vous le laissez sur un coin de table, vous n’y pensez plus. Arrive le samedi. Le samedi est un jour où vous êtes très occupé : vous faites le chauffeur de maître pour une poignée d’enfants. On veut aller ici, on veut que tu nous emmènes à la fête, on veut ceci, on veut cela, on veut tout. Vous obéissez avec ravissement, faisant le désespoir des parents qui mettent des heures à contredire cet air d’insouciance que vous amenez avec vous. La vie passe si vite, les jours s’éteignent si tôt. Pourquoi s’inquiéter de demain, aujourd’hui répondra bien à tout. L’insouciance est en vous invincible, comme une forme souriante de la croyance en dieu. Vous n’apprenez rien aux enfants. Vous êtes plutôt à leur école. On vous dit parfois tu exagères, il ne faut pas tout laisser faire, tu devrais être plus adulte. Vous écoutez la leçon de choses en silence, ensuite vous regardez autour de vous, longtemps : pas trace d’un seul adulte. Des enfants maussades, oui, beaucoup. Des enfants tristes qui travaillent, gagnent de l’argent, dépensent leur temps, leur force. Mais des adultes, aucun, aucune trace. Ce samedi-là, les enfants se passent de vous, n’appellent pas. Vous restez chez vous, désœuvré, tranquille. La compagnie de la solitude vous est aussi douce que celle des enfants. Lire, sommeiller, marcher, ne penser à rien, laisser les lumières du ciel pâlir sur la tapisserie des murs. Et par distraction ouvrir le manuscrit à la première page, commencer à lire. Quand vous relevez la tête, l’après-midi est passé, il n’y a plus de jour et ce n’est pas encore la nuit, il n’y a plus qu’une longue étendue de calme – comme une lente montée des eaux du calme, une inondation incessante et lumineuse. Votre pensée est dans ce calme comme à son comble, un comble de fraîcheur et de légèreté : elle se repose tout simplement et se mélange à ce qui est sans plus chercher. Comment nommer cette légèreté. Le mot de bonheur n’irait pas, ni aucun mot pouvant amener son contraire. Le bonheur va avec le malheur, la joie avec la peine. Ce qui vous arrive ne va avec rien, ou bien avec tout. Il faudrait pour bien le dire recopier le manuscrit dans son entier, mot par mot. L’auteur est une femme d’origine étrangère. Ce n’est pas elle qui vous envoie ce texte mais son ami, son ami de maintenant.

 

Extrait 2

   Une de ces journées de juin, fantasque : le bleu du ciel vire au noir, l’air tremble d’un orage à venir. Vous allez chercher la fraîcheur dans un livre. Le premier venu fait l’affaire : un recueil des pièces de Racine. De cet écrivain vous ne savez rien, que des leçons d’enfance. Les étangs d’un sommeil, les serpents d’une phrase. Les chemins lumineux d’un amour. Son silence, surtout. Cet arrêt soudain de l’écriture, au sommet d’une gloire. Ce renoncement soudain aux faveurs, ce superbe retrait dans on ne sait quoi, pour on ne sait qui. Ce silence qui n’a plus besoin de mots pour se dire : l’adieu au monde obscur, aux hommes déserts. Vous ouvrez au hasard. Vous prenez la lumière dans son midi, la lecture dans son profond, dans sa flamme la plus noire, dans sa fleur la plus coupante : Iphigénie. L’histoire est faite de replis, de détours et de beaucoup d’hésitations. L’histoire est comme une étoffe pliée en huit. En avançant dans la lecture vous la dépliez, toujours plus grande, toujours plus lumineuse sous vos yeux. Une Soie de ciel pur. En lisant vous découvrez peu à peu le motif central et les dessins secondaires. Un père en guerre contre le reste du monde. Il mène la guerre contre Troie. Tout est prêt. Les vaisseaux sont assemblés sur le port, dans le creux de lire. Tout est prêt depuis des mois, et le départ est différé, et la lecture est empêchée : aucun vent sur la mer. Aucune vague sous l’eau du ciel gris. Les dieux pèsent sur les eaux, sur le caprice du père, sur ses rêves de vengeance. Ils pèsent de toute leur ombre, de tout leur poids d’imaginaire et de crainte. Ils étouffent les océans. Ils contraignent le père à l’impuissance, ils égarent le lecteur dans le noir. Cela, c’est avant la pièce, avant le livre, avant votre entrée sur la scène de la langue, sous les ors de la phrase. Cela, c’est ce qui se passe avant même de lire, avant de délivrer par votre lecture les grands vaisseaux du songe. Un grand livre commence longtemps avant le livre. Un grand livre est grand par la grandeur du désespoir dont il procède, par toute cette nuit qui pèse sur lui et le retient encore longtemps de naître.

 

Descriptif

Editions Folio 2466 année 1995 ISBN 2070387240, état général assez bon, couverture souple, tranche et dos un peu passés et marqués, intérieur assez frais, livre d’occasion broché format poche de 11x17,8 cm, 96 pages   



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