BOUVIER Nicolas – Le poisson-scorpion

Réf: re-f2842
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Description
Avis

Extraits

1/   La chaussée de terre qui descend vers Murunkan serpente entre les bassins d’irrigation construits par les vieilles dynasties. Les arbres qui avaient eu raison de ces étranges agencements de citernes et d’écluses sont morts depuis longtemps et leurs squelettes polis gesticules aujourd’hui sur l’eau noire. Ici et là, la tache mauve d’un bougainvillier tremble dans la vapeur de midi. Pas de quoi faire un paysage : cette étendue de miroirs éclatés, silencieux, ternis suggère plutôt le trou de mémoire ou le doigt posé sur une bouche invisible.

   A cause des cassis je conduisais à toute petite allure. Sur les pierres moussues, les tortues d’eau levaient leur tête plate pour voir passer la voiture. La route était presque déserte. En une heure je n’avais croisé qu’un paysan efflanqué qui trottait sur le bas-côté, les orteils en éventail, portant sur la tête un fruit vert d’une odeur si offensante et d’une taille si incongrue qu’on se demandait s’il s’agissait d’une grossière imposture ou d’un accessoire de comédie. Je pensais m’être fourvoyé et m’apprêtais à faire demi-tour quand j’aperçus à travers la sueur qui me piquait les yeux un long éclair d’argent porté par une silhouette avantageuse campée au milieu du chemin. C’était un gros gaillard hors d’haleine, le poil jaillissant des oreilles, dans un uniforme de la douane impeccablement repassé. Il me demanda en roulant les prunelles si j’allais sur Negombo. Il tenait sous le bras un espadon à l’œil encore frais, assez lourd pour lui faire fléchir les genoux, qu’il déposa à l’arrière de la voiture sans même attendre ma réponse. Je gardais là un grand coutelas népalais qu’il se mit à tripoter avec sans-gêne.

   « Strcit-ly-for-bid-den-to-have-this-kind-of-weapon-on-the-island », fit-il avec cat accent du Sud où l’anglais est carrément passé à la friture. Cette entrée en matière manquait de tact et je rétorquai qu’il était également interdit de monter dans ma voiture avec un grand poisson puant qu’on n’a pas payé. Après deux ans d’Asie, je commençais à avoir mes idées sur la façon dont les douaniers remplissent leur gamelle.

 

2/   A l’époque oubliée où la piété comptait encore dans l’île, où les perruches récitaient spontanément les soutras, ce n’était pas souvent qu’on voyait un bonze emprunter un chemin. Ils se déplaçaient par magie, troussaient leur tunique, enfourchaient le vent, filaient comme des boulets rouges vers les Îles d’Or ou les Himalayas quand ils ne préféraient pas s’enfoncer sous terre avec un bruit terrifiant.

   Leur scélératesse les ayant depuis longtemps privés de ces pouvoirs, ils se sont rabattus bien à contre-cœur sur les transports publics qui les font payer comme vous et moi. Qui a déjà perdu sa vertu s’accroche d’autant plus à ses privilèges. Leur dépit ne connaît pas de borne. Ainsi les hauts pontifes du Monastère de la Dent (une dent de caïman, celle du Bouddha a été volée et brûlée au XVIe siècle par les mécréants portugais) qui a le pas sur tous les autres, ont avec le syndicat des conducteurs une vieille querelle bien grattée et envenimée dont l’autobus rose qui relie ma ville à la capitale fait trop souvent les frais. Trois fois par an au moins, on le fait sauter, secouant pour un bref instant une léthargie que je commence à croire trompeuse et qui rappelle le calme qui règne dans l’œil du typhon.

   Il est d’ailleurs très bien ce bus, pour autant qu’on se laisse pas prendre à la somnolence affectée des tire-laines professionnels qui sont de tous les trajets. Tandis que les rivages célébrés par Thomas Cook vous absorbent, votre montre s’évanouit, votre portefeuille se volatilise, le contenu de votre gousset se transforme en fumée et parfois soi-même on s’envole car depuis quelques semaines ces jouets explosifs font fureur. Les bonzes les dissimulent dans leur robe jaune à grands plis, les déposent à l’hypocrite dans le filet à bagage et descendent à l’arrêt suivant, l’air confit en méditations, juste avant l’apothéose.

 

Descriptif

Editions Folio 2842 année 2010 ISBN 9782070394951, bon état général, couverture souple, tranche et dos un peu marqués et passés, intérieur assez frais, tranches des pages un peu salies, livre d’occasion broché format poche de 11x18 cm, 192 pages.



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