France Loisirs

CAVANNA François – Les fosses carolines

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Extrait 1

   Aux Blanchernes, dans la cour intérieure de la maison de la veuve Chrysothémis.

   L’écuyer Raymond, assis par terre, jambes écartées, trompe l’attente et profite des heures clémentes du jour finissant pour fourbir et réparer les armes du chevalier son maître. Il redresse présentement, à petits coups de marteau bien dosés, les plaques d’acier du haubert, qui en ont bien besoin. Tordues et fendues par de furieux coups de taille, bosselées en creux ou même trouées par les coups d’estoc, froissée comme feuilles mortes par de monstrueuses canines, elles doivent être démontées une à une, redressées bien attentivement sur la petite enclume qui fait partie du bagage de l’écuyer afin de leur donner le galbe exact suivant la place qu’elles occupent sur le haubert, car elles doivent de recouvrir bien hermétiquement. Beaucoup manquent, elles ont été arrachées, emportant parfois le cuir du même coup. Celles de la poitrine sont bleuies comme si elles avaient été soumises à une flamme intense…

   Raymond travaille posément, son petit tas de rivets de cuivre rouge à côté de lui. Il fredonne au rythme de son marteau une petite chanson qui berça ses enfances. La veuve Chrysothémis, assise sur la margelle du puits, plume rêveusement un canard tout en s’amusant l’œil du spectacle de ce joyeux gaillard si attentif à son ouvrage. La veuve Chrysothémis est une jeune veuve.

   - C’est un air bien sauvage et bien rude que tu chantes là, jeune homme. Un chant de guerre de par chez toi ?

   - C’est une berceuse, belle dame. Une berceuse que les mamans fredonnent pour endormir leur petit enfant.

   - Voyez-vous ça ! J’aurais plutôt cru que c’était fait pour enrager les gens de guerre et les exciter à la tuerie… En tout cas, moi, elle ne m’endort pas, ta berceuse ! J’en ai la chair de poule.

   - C’est qu’elle est en langue tudesque, très chère dame. Nous autres, nous avons le gosier aussi calleux que la fesse : nous naissons le cul sur une selle et la gueule ouverte pour hurler « Vorwärts ! »  

 

Extrait 2

   - Autant nager, dit Renaud.

   - D’accord ! Attention aux murs. Restons bien au milieu.

   Le courant les emporte. Ils filent entre les murs gluants de mousses verdâtres.

    - Ça aurait besoin d’un bon curetage, remarque Raymond.

   Sous l surface, à ras du fond, de grosses ouvertures rondes marquent l’amorce des tuyaux de plomb des conduites forcées. L’aqueduc court sur la ligne de crête du promontoire, les quartiers de la ville situés à droite et à gauche descendent roidement vers la mer et se trouvent dont en contrebas, ainsi l’eau y arrive sous pression et peut y être distribuée par des robinets de bronze. Au fur et à mesure que ces conduits secondaires s’en détachent, la section de la galerie principale rétrécit. Bientôt les deux nageurs se cognent la tête à la voûte. La pâle lueur venue de la citerne s’est peu à peu affaiblie jusqu’à presque rien, et voici qu’un coude de la galerie l’intercepte tout à fait. La nuit est totale.

   Renaud boit la tasse, s’étrangle, tousse, jure :

   - Teufel ! C’est encore loin ?

   - Ça ne devrait plus tarder. Couche-toi sur le dos, laisse-toi porter, lève la tête pour avoir la bouche à ras de la voûte, respire le moins souvent possible !

   Là-bas devant, une clarté fait scintiller les vaguelettes. A peine le temps d’en prendre conscience, et voilà, ils débouchent à l’air libre, les pieds devant, projetés hors du boyau comme la pierre par la catapulte. Un soleil brutal les aveugle. Ils ferment les yeux, s’assoient dans l’eau, qui n’est ici pas profonde. Mais des cris fusent de partout autour d’eux, des cris apeurés, des cris indignés, des cris de femmes… De femmes ! Ils ouvrent vivement les paupières, tant pis pour l’éblouissement, et sont éblouis deux fois. Une fois par le terrible soleil sur l’eau miroitante, une fois par la blancheur de tous ces corps de femmes, tous ces corps absolument, merveilleusement nus. Un jet d’eau éparpille ses gouttelettes qu’irise un arc-en-ciel.

   - Merde ! dit Raymond. On est tombés dans le gynécée. En plein dedans !

   - Elles sont bien belles, toutes, dit Renaud.

   - Oui. Et bien jeunes, toutes. On se demande ce qu’ils font des vieilles.

   Cependant, les créatures de rêve crient et s’agitent, et leurs cris ne sont plus surpris ni apeurés, seulement indignés, de plus en plus indignés. Ces femmes de lait et de miel vocifèrent et menacent, mais Raymond remarque qu’aucune ne songe à voiler sa nudité.

   - Le paradis de Mahon ! murmure Raymond. Si j’avais pas aussi froid, je banderais comme un âne. D’ailleurs, je sens que je me réchauffe…    

 

Descriptif

Editions France Loisirs année 1987 ISBN 2724233492, état général assez bon, couverture rigide, tranche et dos un peu passés, jaquette avec de petits accrocs, intérieur assez frais, tranches des pages moyennement salis, livre d’occasion relié grand format de 14,8x23,2 cm, 372 pages   



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