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CHEREL Guillaume – Un bon écrivain est un écrivain mort

Réf: pt-jal11966
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Description
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Extrait 1

   Dans le compartiment de tête, où s’entassaient des voyageurs moins bruyants qu’à l’arrière, Amélie Latombe sirotait une coupe de champagne en se servant de son chapeau comme d’une tablette. Un immense chapeau noir qui ressemblait au « Chapeau magique » dans Harry Potter, celui qui décide des maisons où seront affiliés les apprentis sorciers de Poudlard, à Gryffondor ou Serpentard… Un chapeau qui l’avait rendue aussi célèbre que ses romans annuels.

   Ce qu’il pouvait faire froid dans ce train ! Elle aussi regrettait d’avoir quitté la Côte et avait hâte de retrouver ses lecteurs, dont elle se rappelait parfois avec précision les noms, prénoms, dates et lieux de naissance. On la disait autiste. Ce qui ne constituait pas une tare, plutôt une particularité intrinsèque au personnage.  

   Amélie Latombe était simplement très douée.

   Elle se définissait d’ailleurs comme une « talentueuse laborieuse ». Le mot « tueuse » dans « talentueuse » lui plaisait bien. Comme celui de « rieuse » dans « laborieuse ».

   Car le talent était un don, et le labeur ne lui faisait pas peur. Levée tous les jours à quatre heures, elle se mettait à sa table de travail avec frénésie, écrivant, comme sous la dictée, des romans tous plus originaux et insolites les uns que les autres. On se demandait où elle allait chercher tout ça !

   Dans son chapeau, répondait-elle avec malice.

   Incapable de vivre « normalement », dans la vie réelle, avec les « vrais gens », elle exprimait son mal vivre à travers son art et se cachait sous ce chapeau aussi haut qu’une pièce montée. Parfaitement adapté au large front sous sa boîte crânienne bombée.

   Amélie Latombe était une ancienne enfant surdouée, au quotient intellectuel affolant pour le commun des mortels. Autant qu’elle s’en souvienne, elle avait toujours parlé un français parfait, alors qu’elle était d’origine Suisse alémanique, issue d’une grande famille aristocratique unie à une dynastie prussienne ; d’où ce léger accent traînant, parfois cassant.

   Comme Ouzbek et Belvédère, elle avait souffert de son physique dans sa jeunesse. Ensuite, la réussite, la richesse surtout, l’avait presque rendue belle. Présentable du moins, à défaut d’être séduisante. De son enfance à la Heidi, elle avait gardé un souvenir douloureux. Une gouvernante l’avait un jour accueillie avec ces mots qu’elle se rappelleraient jusqu’à son dernier souffle, et qui avaient agi sur elle comme un coup de fouet : » Mon Dieu qu’elle est laide ! Avec un physique pareil, j’espère que tu es intelligente. »

 

Extrait 2

   Raide comme un piquet, comme à son habitude, Christine Légo s’était installée dans un compartiment à demi désert. Elle avait cinquante ans et supportait de moins en moins les gens, les autres, le monde. Tout ce qui n’était pas elle, en fait. Surtout les hommes. Pourtant, avec ses cheveux coupés très courts, elle ressemblait à un petit mec. Ce côté garçonne n’avait pas déplu à Doc Gynécon, le rappeur sarkozyste au cerveau aussi vif qu’un cendrier vide, autrement appelé « l’Azimuté du bulbe ».

   Ces deux-là s’étaient rencontrés dans une boîte de Brive, après la Foire du même nom où le chanteur était venu vendre sa biographie. « Tu es le seul nègre que je connaisse à n’avoir pas écrit son écrit », lui avait-elle lancé, pince-sans-rire. Et ça lui avait plu, à Doc, cet humour couillu. Il avait trouvé Christine Légo très culottée d’oser lui sortir ça à lui, le Renoi des Cités.

   Chacun avait entrepris de vampiriser l’autre, pour le buzz et sa gloriole personnelle. Et à la fin de l’accouplement, c’est la mante religieuse qui avait bouffé ce qui servait de cerveau au ganjaman. « Une histoire d’amour dont j’ai eu du mal à me sortir », avait-il confié à Ouh ! la la ! y a du people. « Je ne pensais pas me faire avoir sentimentalement. Elle est sans pitié. Elle s’est nourrie de moi pour s’emmener en haut, vers son cerveau. C’est elle qui m’a baisé ! » Puis Christine Légo était passée à un autre mâle à émasculer. Sa détestation des hommes allait devenir son fonds de commerce. Sa détestation de tous, une façon d’exister.

   Christine Légo exécrait la jeune génération, sa façon de s’habiller, de se tenir, de faire de la politique ou d’écouter de la musique. Cette histoire de « Nuit debout » par exemple, quelle chienlit ! Il n’y avait pas beaucoup de caissières de chez Lidl parmi cette masse de bobos coiffés de bonnets péruviens qui squattaient la place de la République. Comme il n’y avait pas de gens des cités dans la manif « Je suis Charlie ». Cette époque allait vraiment à vau-l’eau. Il lui aurait fallu une bonne révolution, ou une dictature, tiens ! Un événement brutal qui aurait nettoyé les consciences, qui aurait tout remis à plat. C’est ce qu’elle s’échinait à tenter d’expliquer chaque semaine dans sa chronique de Libé !

 

Descriptif

Editions J’ai lu thriller 11966 année 2018 ISBN 9782290154526, Bon état général, couverture souple, tranche et dos un peu marqués, intérieur assez frais, livre d’occasion broché format poche de 11,3x17,8 cm, 256 pages   



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