Plon

CONTE Arthur – Au village de mon enfance

Réf: bab-pacve
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Extrait 1

   Comment ne pas garder de mon enfance un souvenir enchanteur ? Ils sont tous vêtus de grosse étoffe, mais ils ont un cœur illimité. Et ils chantent. On n’arrête pas de chanter. Ou alors, sans méchanceté, on raconte de bonnes histoires de village qui nous font rire à perdre haleine : la Philomène a corrigé à coups de manche de pelle son Hercule qui la trompait avec l’Honorine ; la Marie dite Sans-Pareille, qui a un poitrail et une croupe de bonne jument boulonnaise, a glissé sur l’herbe mouillée et est tombée dans le Grand Ruisseau qui sert d’égout ; le minuscule Tripette est ridicule quand il danse la mazurka avec l’énorme Trinitat, enflée comme une cuve de cent cinquante hectos…, etc. Croyez-moi, assure Papa Arthur, les colonels eux-mêmes, et même les négociants en fourrage ou les sénateurs, ne vivent pas mieux que nous. Il pourrait aussi dire : ne mangent pas mieux que nous. Car je ne mangerai jamais mieux plus tard dans les plus grands restaurants parisiens. Il faut dire que Mère, comme Marraine Marie, fait tout cuire au feu de sarments : choux gratines à petit feu qui font merveille ; poulets à la catalane, sauce au citron ; omelette en sauce comme je n’en savourerai plus jamais ; ragoûts – que nous appelons fricots – si onctueux et parfumés qu’il faudrait, propose Papa Arthur, les recommander aux cuisines de saint Pierre, dont chacun sait qu’il raffole de coquelets, et à ceux de saint Gauderique, l’ennemi de la grêle, afin que ces braves gens nous veuilles encore plus de bien ; cassoulets ou étouffés mijotés pendant des heures ; macreuses farcies aux crabes ; avec du vieux rancio et du thym de paradis, servis tout fumants avec un jus épais comme du caramel noir. Ça travaille dur, mais ça vit de bon cœur, et de bon estomac.

   L’harmonie est totale. Vie en musique. Puis arrive ma petite sœur, Thérèse, elle aussi pétrie dans l’âme de nos femmes. Merveilleuse petite sœur. Nous n’aurons jamais le moindre mot l’un contre l’autre. Nous vivons tous en communion absolue. Tous les jours se succèdent dans une inégalable unité. Et nous restons sur place. Nous ne voyageons pour ainsi dire pas. Nous ne quittons quelques heures Salses que pour aller – encore est-ce rarement – à la ville ou à la mer.

 

Extrait 2

   Salses reste cependant le centre de mon univers.

   Sauf que le destin n’y réserve pas que de gaies chansons. Nous perdons Lo Granett et La Mara. Ils se sont éteints comme la flamme de la bougie, dit Marraine Marie. Ils s’en vont en effet tout doucement, sans bruit, comme en s’excusant… Puis la santé de ma mère s’aggrave. L’on continue de raconter qu’elle souffre d’une mauvaise fièvre de Malte. En vérité, c’est un cancer. Un cancer au foie. Il va la tuer. Elle s’alite chez Marraine Marie pour deux années de martyres. Elle n’exhale pourtant pas la moindre plainte en ma présence ou celle de ma petite sœur. Il y a du Romain et du Wisigoth chez nos paysannes les plus fragiles. Un soir que j’arrive du bahut, Dieu merci avec l’une de mes plus belles notes, je lui trouve la voix plus haletante et un regard dont la fixité me glace. « C’est bien, parvient-elle à prononcer, mais un bon cœur, c’est toujours mieux qu’une bonne note. » Son dernier mot. Elle n’arrive sans doute pas à répéter l’une de ses phrases familières : « L’orgueil est une affaire inutile. » Elle meurt dans la nuit. J’ai quinze ans. Ma sœur en a six…

   La tribu ne s’en resserra que plus étroitement encore. Par chance pour moi-même comme pour ma sœur, Tante Marcelle n’est pas mariée. Elle ne se mariera jamais. Elle devient notre seconde maman. Elle le restera toujours, jusqu’à son tour, mais tard, en 1970, le cancer la tue, elle aussi…

   Et il nous reste Marraine Marie, pour parfaire la tendresse. Alors, je ne garde du coup qu’un violent sentiment d’injustice. Le monde est mal fait ; Dieu est coupable ; les hommes seuls, même les pires, ont de l’humanité ; lui, non ; il n’y a que les hommes pour sauver les hommes ; je brasse tout cela confusément dans ma tête d’enfant. Il se peut que la part de révolté qui est en moi vienne surtout de ce moment-là… jusqu’à des années où j’apprendrai à avoir plus de philosophie.

   Je termine cependant mes études comme je les ai commencées : solidement. Je passe tranquillement ainsi de la plupart de mes examens. Il y a en moi plus de terre que de soleil.

   Essentiellement, que m’apporte le « bahut » de Perpignan ?

   Une autre peur. Au village, j’ai poussé dans la peur superstitieuse des forces inconnues de la nature et des malédictions du destin. Une chiquenaude suffit pour casser la vie d’un oiseau.  

 

Descriptif

Editions Plon année 1994 ISBN 225902775X, état général assez bon, couverture souple, tranche et dos un peu passé et salis, intérieur assez frais, livre d’occasion broché grand format de 14,3x22,7 cm, 216 pages   



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