Robert Laffont

REINER Silvain – L’été des patriotes

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Extrait 1

   Des oiseaux de mer tracent des spirales sur les nuages qui s’abaissent. Une mouette s’anime, devient fluide, attrape au passage une lueur qui vient de la terre, puis disparaît dans une bourrasque blanche. Yvette Mathieu lâcha dans le noir le bras de Bruno.

   - Vous m’appellerez, n’est-ce pas ?

   - Comment êtes-vous si sûre que je puisse monter au maquis ?

   Il retrouva sa chambre. Sa mère l’avait vu se détacher d’une ombre qui était celle d’une femme. Une femme mûre, pensa-t-elle, exaltée de cette découverte. Elle n’avait plus rien à craindre. Bruno était sauvé. Il fallait que cette femme lui tourne la tête, le temps que sa fièvre tombe, le temps que les Américains arrivent.

   Mme Leroux tamponna ses tempes avec un mouchoir imbibé de parfum.

   - Bruno est agité, dit-elle à son mari qui venait d’entrer.

   - C’est de son âge.

   - Je voudrais que ce soit pour une femme.

   - Et ta morale ? C’est ce que tu redoutais le plus pour lui, jusqu’à présent.

   - N’importe quelle femme, présenterait moins de danger pour lui, que cette histoire de rassemblement en forêt… Peut-être cherche-t-il après tout à se rendre intéressant ? Et se faufiler en forêt pour se battre, n’est-ce point le chemin le plus difficile, le plus douloureux, pour rejoindre une femme aimée… N’est-ce pas, chéri, qu’il n’est pas si compliqué d’obtenir une femme, pas besoin d’actions héroïques. Il suffit de poser la main sur elle… et non point de la tendre, suppliante…

   - L’amour à cet âge est toujours mêlé d’un peu de honte, dit le père. Et rien de tel qu’un peu de gloire pour contrebalancer ce manque de confiance en soi… Sans la passion des jeunes, les vieux ne pourraient plus faire de politique. Si les jeunes possédaient l’audace dont tu parles, il ne serait point nécessaire pour eux de verser du sang pour une fleur bleue qui devient si vite un navet blet.

   - Toi, pour les beaux sentiments – dit Mme Leroux, cessant de sourire.

   M. Leroux laissa traîner ses mains dans son dos, inutiles, craintives, pareilles à des chiffes. Il parlait la tête baissée, poussant de la pointe de son soulier un obstacle imaginaire, un caillou ou une borne frontalière.

   A l’entrée de la bourgade, des boqueteaux et des buissons. La route court vers un carrefour où une croix projette son ombre. Cette route se prolonge à l’est puis surgit une grande place o ù les arbres n’abritent que des bancs sur lesquels de petits vieux cherchent le soleil. Ils remuent la tête, lèvent parfois un bras, poussent leurs jambes. Dans l’espoir de se réchauffer, ils se contorsionnent, changent de place, de banc, abaissant leur canne sur les pavés.

 

Extrait 2

   Demehling, étalé sur le trottoir, aperçut les ménagères, la tête entourée d’un fichu, qui cessaient tout à coup de secouer leurs peux de chamois dans la rue, à la vue de cet attroupement, de cet homme qui saignait. L’émotion les rejetait, ardentes, vers leur intérieur, assoupli d’encaustique, gorgé d’ombre.

   Demehling cessa d’exister. Le goût du théâtre le possédait assez pour ne point lui faire redouter cette entreprise. Des mains l’agrippèrent, le rejetèrent à l’arrière d’une voiture, abandonnant sans douceur ses pieds, ses poignets. Les Allemands coincèrent un de ses doigts dans une portière. Ils voulaient s’assurer que Demehling vivait encore.

   Le doigt martyrisé frémit, éclata, rougit, fourmilla, se ratatina comme une brindille dans le feu. Demehling résolut de ne point porter le deuil de ce doigt, un médium, après tout, rien qu’un osselet. Et la protestation houleuse, hurlante qui tranchait sa gorge, s’arrêta à ses lèvres.

   Un Allemand assis à côté de lui, sortit son canif joua à la planter ici et là, à la volée, sur le bras du prisonnier, le piquetant à travers sa chemise, comme on cherche le point tendre d’une bûche. La masse coulante ne réagissait pas. L’Allemand, soucieux de son prestige ne parvenait plus à réveiller là-dedans une souffrance. En fureur, il lança son poing dans une joue tressautante. C’était aussi précaire que de battre un tapis avec ses seuls bras. Du coup la force perdait sa conviction, sa technique, son efficacité. Il ne lui restait plus qu’à laisser évoluer l’ongle de son pouce entre ses dents, sur ses gencives, à la recherche d’une zone sensible, n’importe où, fût-ce sur sa personne. Cette ennemi-cadavre le désespérait. L’Allemand, déconcerté, tournait sur lui-même tout à coup. Malgré son poids, sa stature, privé de l’extase que lui procurait l’usage inconsidéré de ses poings, il dodelinait de tous ses membres comme un polichinelle bourré de son.

   La voiture passa un portail. Elle pénétra dans une cour. L’Ange Gabriel fut ôté à ses coussins sanglants, étendu sur la pierre. Dans l’instant où l’Allemand sortit, Demehling respira pour se confirmer qu’il vivait. Son esprit refusait tout recours à la désolation. Il se blottit dans son néant propre avec une conviction accrue.

   Ce robot qui ne pouvait feindre les pleurs, il fallait maintenir la présence. Il devait éviter un premier interrogatoire où on lui arracherait son âme aussi aisément qu’on extirpe une dent gâtée. Il ne devait pas se laisser identifier ! Il s’effondra donc comme on exécute une besogne administrative, sans passion, avec le sentiment d’un forfait accompli : il s’étalait pour durer.

 

Descriptif

Editions Robert Laffont année 1964, état général moyen, couverture souple, tranche et dos moyennement marqués et passés, pages jaunies, tranche incurvée, livre d’occasion broché grand format de 14,2x20,2 cm, 544 pages   



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