Albin Michel

SCHMITT Éric-Emmanuel – L’enfant de Noé

Réf: rf-ameesen
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Extrait 1

   Tout avait commencé dans un tramway.

   Maman et moi traversions Bruxelles, assis au fond d’un wagon jaune qui crachait des étincelles en poussant des rugissements de tôle. Je pensais que c’étaient les étincelles du toit qui nous donnaient de la vitesse. Sur les genoux de ma mère, enveloppé par son parfum sucré, lové contre son col de renard, lancé à vive allure au milieu de la ville grise, je n’avais que sept ans mais j’étais le roi du monde : arrière, manants ! laissez-nous passer ! Les voitures s’écartaient, les charrettes s’affolaient, les piétons fuyaient tandis que le chauffeur nous conduisait, ma mère et moi, tel un couple en carrosse impérial.  

   Ne me demandez pas à quoi ressemblait ma mère : peut-on décrire le soleil ? De maman venaient de la chaleur, de la force, de la joie. Je me souviens de ses effets plus que de ses traits. Auprès d’elle je riais et jamais rien de grave ne pouvait m’arriver.

   Aussi, lorsque les soldats allemands montèrent, ne m’inquiétai-je pas. Je me contentai de jouer mon rôle d’enfant muet car, comme convenu avec mes parents qui craignaient que le yiddish ne me dénonce, je m’interdisais de parler sitôt que des uniformes vert-de-gris ou des manteaux de cuir noirs approchaient. Cette année 1942, nous étions censés porter des étoiles jaunes mais mon père en tailleur habile, avait trouvé le moyen de nous confectionner des manteaux qui permettaient d’escamoter l’étoile et de la faire réapparaître en cas de besoin. Ma mère appelait ça nos « étoiles filantes ».

   Tandis que les militaires conversaient sans prêter attention à nous, je sentis ma mère se raidir et trembler. Etait-ce l’instinct ? Avait-elle entendu une phrase révélatrice ?

   Elle se leva, mit sa main sur ma bouche et, à l’arrêt suivant, me poussa hâtivement au bas des marches. Une fois sur le trottoir, je demandai :

   - C’est plus loin, chez nous ! Pourquoi s’arrête-t-on déjà ?

   - Nous allons flâner, Joseph. Tu veux bien ?

   Moi, je voulais tout ce que ma mère, même si je peinais à l’escorter sur mes jambes de sept ans tant son pas se montrait soudain plus vif, plus saccadé qu’à l’ordinaire.

   En route, elle me proposa :

   - Nous allons rendre visite à une grande dame, veux-tu ?

   - Oui. Qui ?

   - La Comtesse de Sully.

 

Extrait 2

   Lorsque Mademoiselle Marcelle posait une question, il était inutile de lui répondre car elle ne la posait qu’à elle-même et n’attendait que d’elle-même une réponse.

   - tu diras aussi que tes parents sont décédés. De mort naturelle. Voyons, quelle maladie aurait pu les emporter ?

   - Mal au ventre ?

   - La grippe ! Une forme foudroyante de grippe. Récite-moi ton histoire.

   Quand il s’agissait de répéter ce qu’elle avait inventé, mademoiselle Marcelle prêtait soudain l’oreille aux autres.

   - Je m’appelle Joseph Bertin, j’ai six ans, je suis né à Anvers et mes parents sont morts l’hiver dernier de la grippe.

   - C’est bien. Tiens, prends une pastille à la menthe.

   Quand je l’avais satisfaite, elle avait des gestes de dompteur : elle me jetait un bonbon que je devais attraper au vol.

   Chaque jour le père Pons venait nous voir sans nous camouflet les difficultés qu’il avait à me dégoter un foyer d’accueil.

   - Dans les fermes des environs, tous les gens « murs » ont déjà recueilli un ou deux enfants. En outre, les éventuels candidats hésitent, ils seraient plus attendris par un bébé. Joseph est déjà grand, il a sept ans.

   - J’ai six ans, mon père, m’exclamai-je.

   Pour me féliciter de mon intervention, Mademoiselle Marcelle m’enfourna un bonbon dans la gueule puis vociféra à l’intention du prêtre :

   - Si vous voulez, monsieur Pons, je pourrais menacer les hésitants.

   - De quoi ?

   - Sacrebleu ! Plus de médicaments s’ils n’accueillent pas vos réfugiés ! Qu’ils crèvent la gueule ouverte !

   - Non, mademoiselle Marcelle, il faut que les gens acceptent de prendre ce risque eux-mêmes. Ils encourent la prison pour complicité…

   Mademoiselle Marcelle pivota vers moi.

   - Ça te plairait de devenir pensionnaire à l’école du père Pons ?

   Sachant qu’il était inutile de répondre, je ne bougeai pas et la laissai continuer.

   - Prenez-le avec vous à la Villa Jaune, monsieur Pons, même si c’est le premier endroit où l’on ira chercher des enfants cachés. Mais, sacrebleu, avec les papiers que je lui ai faits…

 

Descriptif

Editions Albin Michel année 2004 ISBN 2226151087, bon état général, couverture souple, tranche et dos un peu marqués et passés, intérieur assez frais, livre d’occasion broché grand format de 13,3x20,3 cm, 198 pages   



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