Les Choix de votre bouquiniste du 14 mai au 28 mai2018
SPECIAL polars

 
 

Extrait
   Deux jours après la conversation avec Jules Bekr, Teal roulait vers le New Jersey dans une voiture de location, en compagnie de Medich.
   Ils se rendaient chez un type que Medich connaissait, pour lui acheter des armes.
   - Ce gars qu’on va voir, tu es sûr qu’il est régulier ? demanda Teal.
   - Nickel. Pendant ton absence, je me suis adressé quatre ou cinq fois à lui. Il ne vend que du neuf, et des munitions. Il bosse avec un autre gars. Ils achètent la marchandise légalement dans le Sud, ou la font acheter par d’autres, et ils la remontent en douce. C’est une petite entreprise, mais apparemment ils vivent de ça.
   Medich alluma une cigarette. Teal, qui tenait le volant, lui jeta un coup d’œil. Jimmy Medich avait quarante ans ; de taille moyenne, il était chauve et ridé, ce qui lui donnait bien dix ans de plus.
   - Et toi, Jimmy, tu te débrouille depuis que je suis parti ?


 

MARSHALL Raymond – Garces de femmes !

 

Extrait

   Le trou à rats qu’ils m’avaient loué comme bureau se trouvait au sixième d’un immeuble délabré, dans le cul-de-sac où aboutit San Luis Beach. De l’aube à la nuit, le bruit de la circulation dans les faubourgs et les hurlements des gosses qui s’engueulaient dans les bâtisses à loyer bon marché de l’autre côté de la rue, arrivaient par la fenêtre ouverte en un tintamarre incessant. Comme endroit propice à l’effort intellectuel, c’était à peu près aussi indiqué que la cervelle d’une figurante de bouis-bouis.

   C’est pour ça que je faisais presque tout mon travail cérébral la nuit et, depuis cinq nuits je restais seul au bureau à m’assouplir les muscles de la tête en cherchant un moyen de sortir de la mélasse. Mais j’étais lessivé et je le savais. Rien à faire pour sortir du pétrin. Et encore il m’avait fallu deux séances de cellules grises pour arriver à cette conclusion, avant de me décider à arrêter les frais et laisser tomber.

 

ASENSI Matilde – Iacobus

 
 

 

Extrait

   Aussi inexplicable que cela puisse paraître, à ce jour, moi, Galceran de Born, ancien chevalier hospitalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, fils cadet du noble seigneur de Taradell, croisé en Terre sainte et vassal de notre seigneur Jacques d’Aragon, j’affirme croire encore à l’existence d’un destin inéluctable qui régit nos vies malgré ses apparents hasards. Quand je pense à tout ce qui m’est arrivé ces quatre dernières années, et j’y songe très souvent, je ne peux m’ôter de l’esprit l’idée qu’un mystérieux fatum, peut-être même ce supremum fatum dont parle la Kabbale, tisse les fils de nos vies avec une vision très claire du futur, sans prendre en compte nos désirs et projets. Ainsi donc, mû par la volonté d’éclaircir mes idées et le désir de laisser pour les générations futures un témoignage écrit des étranges péripéties de cette histoire, je commence cette chronique l’an 1319 de Notre-Seigneur, dans la petite bourgade portugaise de Serra d’El-Rei, où j’exerce, parmi d’autres activités, celle de médecin.

 

FIECHTER Jean-Jacques – Tiré à part




Extrait
   Je la cherchais le jour. Je la cherchais la nuit. Je souffrais comme une bête. Oh ! la revoir, ne serait-ce qu’une fois !
   Le soir, je retournais sur la colline aux Tessons et là, appuyé à un portique, dans l’ombre, j’attendais sans attendre, désespéré, pétrifié dans mon malheur, les yeux fixés sur l’entrée sombre de la tente où j’avais vu Yasmina pour la première fois. A travers les lourds pans de laine noire, je croyais deviner des reflets et des mouvements, entendre des voix, des cris, des rires. Son rire. Non. Les heures passaient, et je rentrais chez moi, malade de dégoût, la tête résonnant encore des battements de mon cœur et du martèlement des vagues dans le lointain.
   Puis un matin, je vis sa photo dans le journal. Sous son beau visage épargné par la mort, on avait écrit : » L’inconnue du Canal. » Elle avait été retrouvée poignardée sur la berge du Mahmoudieh. D’après l’autopsie, elle était enceinte.


 

MILLAR Margaret – Mortellement vôtre




Extrait
   Miss Clarvoe raccrocha. Dieu merci, elle savait comment il convient de traiter les June et leurs pareilles. Raccrocher. Couper la communication. Ce dont Helen Clarvoe ne se rendait pas compte, c’est qu’elle avait rompu ses relations avec trop de gens, qu’elle avait trop souvent raccroché. Maintenant, à la trentaine, elle était seule, atrocement seule. Lorsque le téléphone sonnait ou que l’on frappait à la porte, c’était généralement und es employés de l’hôtel, quelquefois la masseuse du salon de beauté du coin. Miss Clarvoe n’avait plus d’amis.
   Elle traversa le salon et ouvrit la porte-fenêtre donnant sur le petit balcon. Il n’y avait là qu’une chaise, une seule, et miss Clarvoe y prit place. Le boulevard, à ses pieds, était noir de monde, des néons s’allumaient et s’éteignaient sur les toits, grimpaient et descendaient le long des murs, le bruit des klaxons remplissaient l’air.

 

BRUSSOLO Serge – Le sourire noir




Extrait
   - Je n’ai pas osé les enlever, dit Ursula. Je sais que ce n’est pas très correct, mais c’est elle qui les a collés là. Je ne comprends pas comment elle a pu faire ça du reste, parce que c’était une jeune femme très réservée. Plutôt timide. Je ne l’aurais jamais imaginée se faisant photographier dans cette tenue. Elle avait peut-être un amant à qui elle n’osait pas dire non. Je n’espionne pas les gens une fois qu’ils sont dans leur chambre.
   David examina le fatras d’objets et de vêtements qui couvraient la moquette, les fauteuils. Il ne lui fallut qu’une minute pour dénicher ce qu’il cherchait.
   - Elle s’est photographiée toute seule, dit-il. Voilà l’appareil. Il y a un déclencheur à retardement. Je ne crois pas qu’elle ait fait ça dans un but érotique. C’était plutôt pour une étude « clinique ». Vous avez remarqué comme elle est maigre sur le dernier cliché ? Entre la photo 1 et la photo 8, elle a vraisemblablement perdu douze ou treize kilos. Combien de temps est-elle restée ici ?