Fleuve Noir

SAINT MOORE A. – Face d’ange froisse le kimono

Réf: esp-fne533
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Description
Avis

Extraits

1/   Louisa Pearson introduisit une feuille blanche dans le rouleau de sa machine à écrire et alluma une cigarette qu’elle coinça délicatement dans son fume-cigarette en écaille qu’elle avait rapporté d’un voyage en Inde.

   C’était une très vieille habitude à elle. Elle ne pouvait travailler qu’en fumant. Cette manie datait de ses débuts dans le métier, quand, jeune stagiaire, la nicotine l’aidait à surmonter le trac qui la saisissait devant la page blanche.

   Il devait être à peu près deux heures du matin. Louisa jeta un coup d’œil à sa montre-bracelet. C’était bien ça : deux heures dix. L’hôtel, autour d’elle, était parfaitement silencieux. Par la fenêtre entrouverte, les rumeurs de la ville dérivaient doucement.

   Louisa Pearson rêva un instant, puis se leva et remplit à demi un verre de whisky. Elle y fit couler un cube de glace et passa le verre frais contre son front. Elle commençait à avoir mal à la tête.

   Elle était à la fois énervée et très lasse. Professionnellement, elle tenait le plus sensationnel papier qu’une journaliste puisse rêver de posséder en exclusivité : l’interview du comité responsable du MIN. Quelque chose de comparable, si on voulait, aux confidences du grand maître de la mafia et du grand lama réunis !

   Louisa connaissait au moins dix confrères qui auraient donné leur salaire de six mois pour avoir cette chance. Elle prit la liasse de feuillets couverts de signes sténographiques et se mit à relire. Il y avait là, mot à mot, deux heures de conversation avec les trois petits messieurs affables et polis qui l’avaient reçue quelque part dans une villa des environs de Tokyo après qu’une Limousine aux rideaux hermétiquement baissés l’eut transportée à travers la ville en compagnie du petit jeune homme aux allures de clerc de notaire.

   Et les trois petits messieurs qui l’avaient accueillie dans cette pièce confortable et morne avaient eux-mêmes quelque chose d’indiciblement juridique : de petits fonctionnaires propres et nets qu’on imaginait très bien derrière le guichet d’une banque ou dans quelque bureau de ministère.

 

2/   Dès qu’il pénétra dans le bureau qui sentait le tabac froid, Gunther sut que J.S. n’avait pas dormi de la nuit. Les insomnies creusaient et bleuissaient curieusement le visage tanné de vieux pionnier à crinière blanche de J.S. Dunn. Qu’elles fussent volontaires ou non, il offrait au matin un visage pathétique de vieillard épuisé. Et, fatalement, son humeur s’en ressentait.

   Il fut un temps où une séance de sauna, un massage ou un bon litre de café très fort remettait J.S. en état. Il ressortait des mains du masseur, l’humeur joviale et l’œil vif. Mais, depuis quelques années, le vieux buffle ne récupérait pas aussi facilement. Il traînait, l’œil jaune et la bouche amère, après des nuits difficiles, et son teint demeurait ce teint plombé que fabrique un sang surchargé de toxines.

   - Asseyez-vous, dit J.S. d’une voix rogue. J’en ai juste pour une minute.

   « Mauvais…, se dit Gunther. Ça veut dire qu’il a besoin de se concentrer avec de faire son petit topo. D’habitude J.S. a tous les éléments de son exposé à fleur de mémoire. Il a besoin de feuilleter son dossier. »

   En effet J.S. prit un dossier dans un tiroir et l’ouvrit. Il le parcourut d’un œil attentif, et Gunther remarqua les veines qui gonflaient le cou et le front de son chef. De plus en plus, J.S. ressemblait à un taureau vieillissant.

   Gunther aimait bien J.S.. Il n’avait aucune intimité avec lui – et, d’ailleurs, il n’avait aucune envie d’en avoir -, mais il éprouvait pour lui une très profonde et très vivace amitié. J.S. était un homme dur et parfois féroce, capable de cet admirable égoïsme sacré qui est, selon les psychologues, la marque même du chef né, mais Gunther savait qu’il était aussi capable d’une extrême délicatesse et d’une profonde gentillesse. Bien des hommes avaient maudit Dunn, mais des tas d’autres avaient connu de lui la part la plus secrète et la plus cachée et savaient de quelle efficace sympathie il était alors capable.

   Gunther s’allongea dans le fauteuil de cuir et ferma à demi les yeux. C’était sa position favorite quand il avait à discuter avec son chef. J.S. possédait l’art difficile de ménager les silences, les blancs comme disent les peintres d’aquarelle. Il maniait à merveille les temps morts.

 

Descriptif

Editions Fleuve Noir Espionnage 534 année 1966, état général correct, couverture souple, tranche et dos marqués et passés, pages jaunies, tranches des pages salies, cassures sur la tranche livre d’occasion broché format poche de 11,3x17,7 cm, 222 pages



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