Le livre de poche

GARCIA MARQUEZ Gabriel – De l’amour et autres démons

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Description
Avis

Titre original » Del amor y otros demonios » Gabriel Garcia Marquèz, 1994

Traduit du colombien par Annie MORVAN

Extraits

1/   Un chien couleur de cendre, une lune blanche au front, fit irruption dans les venelles du marché le premier dimanche de décembre, culbuta les éventaires de fritures, renversa les étals des Indiens et les échoppes de la loterie, et dans sa course mordit quatre personnes qui tentaient de lui barrer le chemin. Trois étaient des esclaves noirs, l’autre Sierva Maria de Todos los Angeles, fille unique du marquis de Casalduero, venue avec une servante mulâtre acheter une ribambelle de grelots pour la fête d’anniversaire de ses douze ans.

   Elles avaient reçu pour instruction de ne pas franchir la Porte des Marchands, mais la servante s’aventura jusqu’au pont-levis du faubourg de Getsemani, attirée par la cohue du port négrier où l’on vendait à l’encan une cargaison d’esclaves de Guinée. Pendant une semaine, on avait attendu avec inquiétude un bateau de la Compagnie négrière de Cadix, car une inexplicable maladie mortelle s’était déclarée à son bord. Afin de l’occulter, on avait jeté les cadavres à la mer sans les lester. La houle les ramena à la surface et on les retrouva un matin échoués sur la plage, gonflés et défigurés, avec une curieuse coloration violine. Le navire fut ancré hors de la baie par crainte de quelque fulgurante épidémie africaine, puis la preuve fut faite qu’il s’agissait d’un empoisonnement par ingestion de provendes avariées.

   A l’heure où le chien traversa le marché, la cargaison de survivants avait été vendue à vil prix en raison de son pitoyable état de santé, et l’on tentait de compenser les pertes par une seule pièce qui les valaient toutes. C’était une captive d’Abyssinie, qui mesurait cinq pieds et cinq pouces, enduites de mélasse au lieu de l’huile commerciale de rigueur, et d’une beauté si troublante qu’elle semblait irréelle. Elle avait le nez effilé, le crâne en forme de calebasse, les yeux en amande, les dents intactes et le port équivoque d’un gladiateur romain. Dans l’enclos, on ne la marqua pas eu fer, on ne cria ni son âge ni son état de santé, mais on la mit en vente pour sa seule beauté. Pour elle le gouverneur paya, sans marchander et comptant, le prix de son poids en or.

 

2/   Nul ne sut jamais comment le marquis en était arrivé à un tel état de délabrement, ni pourquoi il avait maintenu une union si mal accordée, alors que tout le destinait à un veuvage paisible. Il aurait pu faire ce qu’il voulait grâce au pouvoir démesuré du premier marquis son père, chevalier de l’Ordre de Santiago, négrier barbare et sanguinaire, mestre de camp sans cœur, à qui le roi son maître n’avait ménagé ni honneurs ni prébendes, sans jamais châtier ses injustices.

   Ygnacio, unique héritier, ne se montrait bon à rien. Il grandit en donnant des signes évidents de retard mental, fut analphabète jusqu’à l’âge de monter en graine, et n’aimait personne. Le premier symptôme de vie que l’on décela en lui, à vingt ans, fut son coup de foudre et sa disposition à pendre pour épouse une des recluses de la Divina Pastora dont les chants et les hurlements avaient bercé son enfance. Elle s’appelait Olivia. Fille unique d’une famille de bourreliers selliers de la maison royale, elle avait dû apprendre l’art de fabriquer des selles afin que ne s’éteignît pas avec elle une tradition vieille de près de deux siècles. On attribua à cette curieuse ingérence dans un métier d’homme le fait qu’elle eût perdu la raison, par surcroît d’une si fâcheuse manière qu’il fallut lui enseigner à ne pas manger ses propres immondices. Ce défaut mis à part, elle eût fait un parti plus qu’honorable pour un marquis créole si peu éclairé.

   Dulce Olivia avait l’esprit vif et bon caractère, et il n’était guère facile de deviner qu’elle était folle. La première fois qu’il la vit, le jeune Ygnacio la distingua dans le tumulte sur la terrasse, et ce même jour ils s’entendirent par signes. Experte en cocottologie, elle lui envoyait des messages sur de petits morceaux de papier pliés avec art, et il apprit à lire et à écrire afin de pouvoir correspondre avec elle. Ce fut le début d’une passion légitime que personne ne voulut reconnaître. Scandalisé, le premier marquis somma son fils de la démentir en public.

   « C’est la vérité, répliqua Ygnacio, et qui plus est, elle m’a autorisé à demander sa main. » Et pour parer à l’argument de la folie il avança le sien :

   « Aucun fou n’est fou tant que l’on se plie à ses raisons. »

 

Descriptif

Editions Le livre de poche 14145 année 1997 ISBN 2253141453, état général assez bon, couverture souple, tranche et dos légèrement marqués et passés, pages moyennement jaunies, tranches des pages un peu salies, livre d’occasion broché format poche de 11,2x18,2 cm, 192 pages



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